« La croissance démographique baisse au Japon, c’est la faute aux jeux vidéo »… Vraiment ?!

Pour le premier article « Actualité » de ce blog, j’ai longtemps hésité du sujet à aborder. Parler de notre cher nouveau président de la République, Emmanuel Macron et sa politique « ni de droite ni de gauche… mais pas mal à droite quand même » ? Je risquerai de vous froisser d’entrée de jeu. Les incidents à Charlottesville aux États-Unis ? Je ne m’intéresse pas suffisamment au continent américain pour vous en parler décemment.

En revanche, je sais un certain nombre de choses sur la société japonaise, après notamment deux voyages de trois semaines dans l’archipel en deux ans. Et je remarque régulièrement que lorsque les médias français parlent du Japon, c’est soit pour parler indirectement de la menace Corée du Nord… soit pour associer la culture populaire du pays à divers maux.

En vogue ces derniers temps : la croissance démographique négative du Japon. Et comme d’habitude, c’est les jeux vidéo et Internet qui trinquent.

Le dernier reportage qui m’a légèrement agacé sur le sujet provient du média « Brut. » un compte Twitter et une page Facebook mettant en avant l’actualité de façon assez rapide. Et si c’est parfois intéressant, il faut savoir faire la part des choses, le format pouvant vite détourner des images de leur contexte.

Et justement, Brut. se complaît ici dans les clichés habituels transmis par les médias français. Alors, faisons ensemble le tri parmi les informations de la vidéo ci-dessus. Précisons que si le média n’est pas parole d’Évangile, moi non plus. N’hésitez pas à vous servir des commentaires sous cet article.

Oui, la natalité du Japon est en baisse depuis quelques années, au point qu’il y a plus de décès que de naissances. C’est ce qu’on appelle une croissance démographique négative. Et c’est effectivement lié au fait que, disons-le un peu vulgairement, les Japonai.se.s ne baisent pas. C’est un fait : ils l’admettent eux-mêmes, des sondages plus ou moins fiables l’appuient, on ne reviendra pas là-dessus.

Sauf que non, mesdames et messieurs, la pop-culture (ici « les jeux vidéo et Internet ») n’est pas la responsable (principale, du moins) de ce désintéressement des Japonais à la procréation. Je risque de briser les rêves de certains d’entre-vous, mais le Japon est un pays très, très conservateur.

Shinzo Abe, actuel 1er ministre du Japon. Membre du Parti Libéral-Démocrate, plus grand parti politique Japonais et principale force de droite et conservatrice.

Le Gouvernement est indéniablement d’extrême-droite, tantôt révisionniste et tantôt patriarcal à fond les ballons : c’est d’ailleurs ce dernier point que je tiens à développer. La politique n’étant que le reflet de la société, il est quasi-obligatoire pour une femme désirant avoir un enfant de quitter son travail. Sauf que, eh, les jeunes Japonaises l’entendent pas de cette oreille et tiennent bien à leur indépendance, notamment financière. De facto, elles retiennent la seule solution qui leur est laissée par la société : le célibat.

Elles veulent s’épanouir et voyager, donc travailler… comme l’Européenne moyenne, en quelque sorte. Exit le modèle traditionnel de la femme au foyer poussé par tous les puissants, aussi bien politiques que grands dirigeants. Pensez-y si vous voulez aborder la nippone de vos rêves : si vous l’intéressez davantage qu’un mec Japonais, c’est sûrement car elle estime que vous êtes hors de ces traditions. N’espérez pas faire d’elle votre boniche.

Le garçon Japonais moyen présenté dans ce genre de reportage, quant à lui, lorsqu’il ne reproduit pas le schéma patriarcal qui lui est inculqué, se contente de subir et de se trouver des exutoires : c’est là, et seulement là qu’interviennent les distractions tant dénoncées. Du jeu vidéo au porno (qui est moins omniprésent qu’en Amérique, pour le coup), en passant par l’animation, tout y passe. Mais ce n’est là qu’une conséquence, pas une cause.

Le phénomène des « Hikkikomori », littéralement des « Reclus ».

Alors évidemment, d’autres facteurs peuvent rentrer en compte. Comme Brut. l’évoque, les Japonai.se.s subissent dès le plus jeune âge une pression scolaire immense. Qui ne s’arrête jamais puisque la même intransigeance se retrouve dans leur monde professionnel. Certaines personnes craquent ainsi tôt ou tard, allant jusqu’à devenir des « Hikkikomori »,  des reclus restant dans leur chambre (souvent chez les parents) toute la journée.

Saupoudré d’un contexte de crise économique (car, ô surprise, pondre des parasi– enfants, ça coûte du blé), tu m’étonnes que Japonais comme Japonaises ne soit pas chaud-chaud pour faire crac-crac. Mais là, je crois que je ne vous apprends plus rien : ce n’est pas si différent chez nous.

Les solutions avancées par le Gouvernement Japonais (ici représenté par Mme Yuriko KOIKE, Gouverneure de Tokyo) vont de la « prime à l’accouchement » (comme chez nous mais en moins généreux) au speed dating, mais ces solutions sont ridicules et ne résoudront en rien le problème.

Ce dont le Japon a besoin, et ce que le Japon vivra d’ici une dizaine d’années, c’est un coup dur au conservatisme comme ce fût le cas en France, lors du fameux mois de Mai 68. Les sociétés sont comme une cocotte-minute : les idées montent, puis font pression, puis explosent.

Exit donc les prévisions catastrophe sur 2060 comme nous en gratifie Brut. Le Japon est une grande puissance mondiale et a déjà survécu à diverses crises, ce n’est pas une baisse de la démographie dans un monde surpeuplé qui en viendra à bout.

Geekez tranquille, on se contrefout du jugement de TF1. || Illustration : Himouto! Umaru-chan (Crunchyroll)

En résumé : la crise démographique japonaise est liée à la société patriarcale dominante dans l’archipel. La pop-culture et tous les événements bizarres type « un Japonais épouse un jeu vidéo mdr » ne sont pour eux qu’un exutoire.

Les Japonais restent des gros déconneurs, et il est parfaitement compréhensible qu’alors que la société leur donne des « dates de péremption » (une femme est considérée immariable passée les 30 ans), ils cherchent à tourner en ridicule leur propre situation ainsi que la société qui les a plongé là.

Le Japon se relèvera tôt ou tard : les consciences changent, notamment côté féminin, et ce n’est plus qu’une question de temps avant que la jeunesse fasse entrer le Japon dans une société post-moderne.

3 réponses sur “« La croissance démographique baisse au Japon, c’est la faute aux jeux vidéo »… Vraiment ?!”

  1. Salut, désolé d’écrire un commentaire juste pour pinailler mais voilà, je te conseiller de te plaindre à Dareen vu que c’est à cause de lui que j’ai vu ton article.

    C’est quelque chose qui n’est pas toujours très connu vu que c’est un sujet qui est un peu plus tabou au Japon qu’en occident, mais il y a eu de très forte révolutions étudiantes (d’extrême gauche) dans les années 60. C’est un sujet très peu discuter parce que les mouvements ont été d’une violence absolument incomparable à Mai 68. Ca s’est terminé par des attentats de groupes communistes si je mélange pas les périodes. Ca explique pas mal l’absence totale de réelle opposition d’extrême gauche pendant la trentaine d’années qui ont suivis. Même dans la pop-culture, y’a vraiment que des coco de la première heure comme Tezuka, Miyazaki et la mouvance du gekiga (et encore, c’est pas quelque chose qui a survécu très longtemps) pour avoir des discours qui vont vers le socialisme. Mais même des types parfaitement respectable comme Takahashi Ryousuke ou Hideaki Anno n’ont pas les œuvres aux discours les plus gauchisants. Et c’est très important, beaucoup de personnes ont tendances à résumé le nationalisme japonais à du revanchisme suite aux black boat et à l’occupation américaine, mais le pays a aussi une histoire contemporaine à ne pas oublier. Un sale facho révisionniste comme Abe n’arrive pas au pouvoir juste parce que lol Japon, l’esprit revanchard du Japon est clairement bien entretenu. Il n’a aucune raison qu’il subsiste encore en 2017 avec des générations qui n’ont pas connu l’occupation et encore moins l’ouverture forcée des frontières. Il doit y avoir un plus gros tabou au Japon sur la Sekigun que sur les nazis, même si ça doit être de moins en moins marqué avec le temps.

    Je pense pas non plus que la patriarcat soit le problème principal, mais plus un des exemples de la manière dont il est de plus en plus difficile de mélanger des valeurs traditionnelles avec une politique libérale à l’extrême. Plus concrètement, le travaille idéal et la famille idéale ne sont pas compatibles. Hors c’est très simple de voir à quel genre de résultat ça peut mener : on peut sacrifier une famille pour son travaille mais beaucoup plus difficilement refuser le travail pour fonder une famille. Ca produit des familles dysfonctionnelle, dont les nouvelles générations ne vont pas chercher à fonder une famille non plus. Il faut ajouter à tout ça que des fortes densités de population ont tendance à exacerber ce genre de problème sociaux et les rendent plus simplement visible au Japon, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas présents en occidents.

    Du coup, je serais plus méfiant sur les phrases type « le Japon s’est déjà relevé de pires catastrophes » vu que le fantôme du miracle économique du Japon qui est passé de pays détruit a puissant industrielle d’ordre mondial doit peser pas mal sur le pays et justifier les conditions de travail aberrantes qui y sont pratiquées. Parce que c’est là qu’il y a un vrai problème, encore plus maintenant que les génération actuelles n’ont pas connu l’essor économique des années 70/80. Mais plutôt que de relever la tête, elles finissent complètement isolées d’autant plus que l’opposition politique est encore très faible. Regarde un peu le genre de discours que tient un type comme Abe : le Japon est certainement plus proche du totalitarisme que ne le sont les Etats-Unis et c’est plus flippant qu’autre chose.

    Maintenant, c’est un point de vue d’occidental gauchiste et je suis pas non plus expert sur le sujet, c’est à prendre avec des pincette.

    1. Au contraire, j’aime quand on vient pinailler ! Surtout sur ce genre d’article où le but est justement d’enclencher un débat pour élargir ses opinions (et je l’avoue, surtout le mien). Bon, par contre désolé, ma réponse ne sera pas aussi poussée.

      Je trouve très intéressante l’idée selon laquelle la droite extrême est contradictoire entre ses politiques libérales et ses fantasmes conservateurs de « valeurs traditionnelles », je n’avais jamais vu ça sous cet angle.

      Également, Dareen m’ayant déjà fait la réflexion d’employer davantage de conditionnel lorsque je pars sur des spéculations, je prends bonne note de ta remarque. Il est vrai que la réputation du « miracle économique japonais » doit peser assez lourd sur les travailleurs en phase de ne plus l’être. Mais l’autre souci au-delà des conditions de travail, c’est qu’il y a au Japon encore plus que dans le reste du monde, un immense désintéressement du monde politique. Il suffit de voir les taux de participation aux dernières élections de l’archipel, ça ferait faire un arrêt cardiaque à n’importe quel éditorialiste français.

      L’impression que j’ai, c’est que si des sales types comme Abe peuvent aller si loin et y rester, c’est qu’en plus de l’auto-censure due au tabou « Sekigun », bon nombre de Japonais se complaisent dans un status-quo.

      Mais, et mon opinion est peut-être faussé à cause de mes rencontres, j’ai l’impression que les civils se prennent de plus en plus à rêver de régimes moins « contraignants » que celui actuel. Il ne leur reste qu’à prendre leur destin en main, et j’ose espérer que la balle ira dans le bon camp.

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